
13. La mesure du danger
Samedi 23 Mai 2009 à 16:15
Calée contre un oreiller imprégné d’une forte odeur médicale, Estelle marmonnait dans le vide qu’elle allait en pleine forme. Le médecin et deux infirmières qui se trouvaient dans la même pièce qu’elle ne lui prêtaient aucun attention, trop agacés sans doute par ses invectives. Finalement, le médecin jeta un œil à la montre qu’il avait autour du poignet et se décida à lui adresser la parole :
- Par mesure de précaution on va encore vous gardez une nuit en observation. Vous avez perdu beaucoup de sang et êtes restée inconsciente plus qu’il n’est raisonnable.
- Mais je vais très bien, bon sang! J’ai un métier je vous rappelle!
- Moi aussi, et il me conseille de vous garder encore une nuit en observation. Et puis, vous savez, avec la frayeur que vous avez faite à votre collègue, vous n’êtes pas prête de reprendre du service, à mon avis…
- Vous feriez mieux de garder votre avis pour vous-même, bougonna la jeune femme en tournant légèrement le visage, comme pour prendre congé.
Le médecin secoua la tête et quitta la pièce tout en notant quelque chose sur un calepin. Certainement se rappeler que la patiente de la chambre 403 n’aimait pas faire un brin de causette…
Alors qu’elle se plaignait en silence de son état, Estelle s’amusa à toucher le sommet de son crâne. Ses cheveux étaient graisseux, ce qui la gêna : les gens qui lui rendaient visite devait la prendre pour une sale. Elle descendit un peu plus et sentit le bandage qui lui cerclait le front. Du bout des doigts, elle en fit le tour, poussant parfois un petit soupir désolé.
Mais, alors qu’elle continuait sa découverte, elle appuya là où, justement, sa tête avait percuté la cheminée. Malgré la morphine qui, injectée par intraveineuse, devait faire son effet, elle ressentit un petit picotement et remarqua d’ailleurs que le pansement était plus chaud et moins rigide. Elle comprit rapidement qu’il s’agissait du sang qu’elle continuait visiblement de perdre. Rien de bien méchant, elle le savait parce qu’elle avait entendu le médecin dire que la plaie se présentait plutôt bien mais elle attendait quand même avec impatience que l’infirmière revienne pour lui ôter ce bandage, lui permettre de se laver, et s’arranger pour que le nouveau bandage soit légèrement moins serré.
Assis là où se trouvait Mickaël Tondo, quelques jours plus tôt, Hervé feuilletait le dossier d’un certain Denis Monmore. Ses yeux lisaient à une vitesse impressionnante mais un détail le frappa : l’homme en question ne percevait pas la gauche. Il n’avait pas conscience de l’autre moitié de son corps et avait déjà tenté, auparavant, de trancher en deux le corps de son père qui se trouvait à la morgue.
Il n’avait assassiné personne en soi mais le personnel hospitalier qui l’avait surpris avait réclamé une expertise. Celle-ci s’était bien entendu avérée justifiée car l’homme souffrait d’un trouble très rare. Hervé repensa alors au corps de Thomas Brault, littéralement découpé en deux. Il ferma un instant les yeux pour chasser l’image mais elle revenait à lui, plus vive maintenant qu’ils avaient sans doute mis la main sur le coupable.
Un coup timide fut frappé à la porte tandis que des murmures étouffés lui parvenaient. Estelle autorisa l’inconnu à entrer dans la pièce et vit apparaître la mine ravie de son petit Nathan. Sans attendre qu’elle ouvre les bras pour qu’il s’y niche, le petit garçon courut vers elle et sauta sur le lit. Il la serra dans ses bras, allant presque jusqu’à l’étrangler, remarquant, et ceci comme à chaque fois, le gros bandage qui lui cerclait le front. A son tour, comme l’avait fait sa mère un peu plus tôt, il le toucha du bout des doigts, à la fois intrigué et inquiet.
Derrière lui, plus discrets, les parents de Maxime s’approchaient avec un pauvre sourire. Ils appréciaient Estelle et idolâtraient littéralement leur petit-fils mais le retour impromptu de leur propre fils avait décidemment tout chamboulé. Surtout qu’une nouvelle femme partageait désormais sa vie et qu’il, et tout le monde le savait, ne la quitterait jamais.
Les yeux d’Estelle croisèrent les leurs un instant et elle se détendit tandis que son fils lui racontait sa journée, se plaignait de son absence et ne cessait de se blottir contre elle. Elle aurait tout donné pour que son instinct maternel prenne le dessus sur la tristesse mais ne pas voir Maxime passer la porte de la chambre, même si elle en avait ressenti du soulagement au début, la déstabilisa et l’empêcha tout le temps que dura la visite de son fils, de se concentrer pleinement sur lui.
Tout à coup, Nathan s’exclama, ravi :
- Tu n’as plus la piqûre dans le bras! Tu vas revenir bientôt ça veut dire, pas vrai?
- Je ne sais pas chéri… C’est le docteur qui décide, tu sais bien…
- Mais t’avais promis…, et sa phrase mourut en même temps qu’il baissait la tête.
- Et je tiendrais ma parole, d’accord?
Sur ces mots, elle effleura les tâches de rousseur qui recouvraient son nez et esquissa un grand sourire.
Nerveux, Mickaël se tenait sur le perron de la charmante maison d’Aurélie. Il était presque 21 heures et il se savait déjà en retard. Le regard courroucé qu’elle lui lança en ouvrant la porte ne le rassura pas mais, découvrant un bouquet de fleurs qu’il avait dissimulé derrière son dos, il remarqua que la ride soucieuse que la jeune femme avait entre les yeux avait disparu.
Il s’approcha pour l’embrasser mais elle esquiva le geste majestueusement et éclata d’un rire argentin tandis qu’elle se dirigeait directement vers le bar. Elle lui tendit un verre de cognac parfumé et il lui esquissa un petit sourire auquel personne ne résistait jamais. Aurélie vint alors se blottir contre lui et murmura d’une voix charmeuse :
- Ca fait combien de temps qu’on se connaît Micka’?
Mesurant chacun des mots qu’il s’apprêtait à employer pour lui répondre, le jeune homme avala une gorgée de cognac. Cela lui brûla la gorge et il ne put retenir la quinte de toux qui submergeait sa poitrine.
- Celui de la dernière fois était plus doux, non?
- Celui de la dernière fois est resté intact chéri. Tu ne l’as pas touché car l’inspectrice de police s’est pointée sans prévenir…
- Exact, concéda-t-il en lui souriant. Qu’est-ce qu’elle te voulait déjà?
- Tu vois, quand je dis que vous, les hommes, vous ne nous écoutez jamais! s’emporta-t-elle, se redressant et allant se poster le plus loin possible de lui.
Il se confondit en excuse et fit mine de se lever pour l’enlacer mais elle le dissuada d’un regard meurtrier.
- Tu veux que je te dise? Vu que tu as du mal avec le cognac, va donc te choisir un bon vin dans la cave!
Sur ces mots, elle lui tourna le dos et alluma la télévision mollement. Poussant un profond soupir, Mickaël regarda tour à tour la jeune femme et le verre qu’elle lui avait servi. Promptement, il se leva du canapé moelleux et se dirigea prudemment vers la porte qui lui permettrait de descendre dans la cave. Serait-ce donc ici que les hommes séduits perdaient la vie? Un frisson lui parcourut l’échine mais il se ressaisit : Estelle était dehors, guettant le moindre signe alarmant.
Fraîchement pansée, Estelle commençait à s’agiter dans son lit d’hôpital. Elle savait le médecin légiste en danger et se sentait impuissante, revêtue d’une blouse blanche qui ne recouvrait rien. Lorsque la dernière infirmière vint pour annoncer l’extinction des feux, elle se sentit respirer de nouveau. Sans bruit, elle entreprit de s’habiller en civil, sachant pertinemment que son pansement risquerait d’effrayer la plupart des gens qu’elle croiserait dans la rue. Dans la pénombre de sa chambre, elle buta sur une chaise qui servait pour les visites. Un instant, elle resta immobile, respirant profondément pour maîtriser la sensation de douleur qui submergeait sa jambe. Toujours le plus silencieusement possible, elle ouvrit la fenêtre et mesura la hauteur.
C’était largement faisable en temps normal mais elle savait que ses capacités étaient amoindries par ses blessures. Têtue, elle enjamba la balustrade et s’élança dans le vide. La chute escomptée ne vint jamais. Ses jambes s’affaissèrent et elle roula sur elle-même, sur plusieurs mètres. Elle pesta, maudit ses blessures mais ne s’attarda pas. S’époussetant brièvement, elle se retrouva face à une grille fermée.
Descendant prudemment les marches en béton, Mickaël releva une odeur désagréable. Retenant sa respiration, il continua son ascension, murmurant dans sa barbe tous les renseignements qui lui semblaient judicieux. C’est à moitié surpris qu’il entendit la porte se refermer derrière lui. Bien sûr la peur d’y rester le tétanisait mais se dire qu’il allait contribuer à l’arrestation d’une grande criminelle l’aidait à surmonter l’épreuve.
C’est alors qu’il vit. Un lit. Des lanières de cuir. Une caméra lamentablement posée sur une table aux pieds coupés. Elle était ajustée pour ne rien manquer du spectacle. Les yeux écarquillés, il n’eut pas le temps d’atteindre la terre ferme car Aurélie le poussait déjà et sa chute le fit sombrer dans l’inconscience.
Lorsqu’il revint à lui, il était allongé, nu et attaché aux montants du lit. Sa tête s’agita, affolée, et il se retrouva nez à nez avec celle qui le retenait prisonnier. Visiblement, elle s’en délectait. Elle posa une main glacée sur son torse et esquissa un sourire ravi.
- Ta petite inspectrice s’est trompée sur toute la ligne : je ne suis pas une meurtrière mais une croqueuse d’homme.
Elle partit d’un grand éclat de rire avant de se ressaisir. D’un geste nonchalant de la main elle désigna la pièce et minauda.
- Ca te plaît Micka’? Cette chambre nuptiale n’est-elle donc pas celle que tu attendais depuis si longtemps?
- Pourquoi est-ce que tu fais ça, Aurélie? parvint-il à demander.
La jeune femme secoua tristement la tête et chassa de la main l’idée de lui raconter en détail toute l’histoire. Elle alla à l’essentiel, comme l’avait fait Hervé quelques jours plus tôt avec Estelle. Alors qu’il tentait difficilement de se concentrer sur ce qu’elle disait, mémorisant tant bien que mal pour ne pas flancher lors du procès, Mickaël remarqua sur un plateau roulant en inox quelque chose d’étrange. Attentive aux moindres de ses faits et gestes, Aurélie suivit le regard du jeune homme et partit d’un petit rire cristallin.
- C’est pour marquer mon territoire…, murmura-t-elle au creux de son oreille. Le psychologue a dit qu…
- Police! Mettez les mains derrière la tête! J’ai dit derrière la tête! insista Estelle en pointant son arme en direction d’Aurélie.
Cette dernière ne put s’empêcher de sourire en voyant le bandage qui lui cerclait le front. Prudemment, elle recula et bondit sur le plateau en inox avant même qu’Estelle ait piu réagir. Sans attendre, elle s’empara de la pointe qui lui servait à tatouer ses conquêtes et entreprit d’avancer vers la jeune inspectrice.
Elle était persuadée qu’Estelle serait incapable de lui tirer dessus, amoindrie à cause de ses blessures mais, alors qu’elle affichait un sourire démoniaque, un coup de feu éclata et la balle alla se loger dans son bras. Poussant un hurlement strident, elle lâcha prise et attrapa son bras sanguinolent en gémissant. Derrière Estelle une dizaine d’hommes en uniforme envahirent l’espace restreint de la cave. Hervé lui jeta un coup d’œil désolé mais ne lui adressa pas un mot. Il recouvrit la nudité du médecin légiste puis entreprit de le libérer de ses entraves.
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Cool. Merci
à 11:45