
9. Confrontation
Dimanche 25 Janvier 2009 à 16:28
Assis autour d'une large table en verre, Estelle, Hervé et trois de leurs collègues discutaient de l'affaire Copolini. Même s'ils n'étaient sûrs de rien, ils souhaitaient tous creuser cette piste de manière plus profonde. Alors qu'ils réfléchissaient tous à un moyen de découvrir la véritable personnalité de la jeune femme, Estelle omit une suggestion qui fit sourire Hervé :
- Lorsque je me suis présentée chez cette femme elle était en compagnie d'un homme que vous connaissez tous. Le fameux médecin légiste qui s'est occupé d'identifier le corps de Frédéric Giraud. Si cette femme exerce une pression quelconque sur les hommes pour les pousser au suicide, nous pouvons toujours suivre de près la relation qu'elle entretient avec sa nouvelle conquête
- Je ne pense pas que cela soit du goût de Mickaël, rétorqua l'homme qui se trouvait à la droite d'Estelle. Il a toujours été très discret sur sa vie privée, si on commence à enquêter
- Nous nous intéresserons uniquement à la femme. Il nous remerciera si nous avons vu juste.
L'autre ne parut pas convaincu mais ne releva pas car la mine entendue de son chef l'en dissuada.
Allongé dans le divan du salon, Nicolas Granget sirotait une bière fraîche. Il regardait un match de boxe en se félicitant d'avoir piraté avec succès le câble de son voisin qui se situait à environ un kilomètre de chez lui. Une photo d'Irina trônait sur la cheminée et il la regarda un moment, perdu dans ses pensées. Des coups frappés à sa porte le firent sursauter et il baissa immédiatement le son qui s'échappait du téléviseur. Méfiant, il s'approcha de la fenêtre et souleva légèrement le rideau. Un homme et une femme vêtus comme des civils attendaient patiemment. La femme dit quelque chose tandis que l'homme frappait une nouvelle fois, plus fort.
Persuadé que c'était deux promeneurs égarés, Nicolas arrangea sa coiffure et entrouvrit la porte d'entrée. Il les interrogea du regard. Hervé lui présenta son badge et il faillit s'évanouir. Il voulut refermer la porte mais Estelle fut plus rapide en coinçant son pied. Il lâcha brusquement la porte et s'effaça pour les laisser entrer. Hervé et Estelle s'interrogèrent du regard mais mirent cette peur évidente sur le compte de la justice qui avait levé la protection du témoin. Une fois à l'intérieur, ils tentèrent de le rassurer quant au but de leur visite mais la sueur qui suintait sur le front de l'homme semblait tenace. Il esquissa tout de même un pauvre sourire et les invita à prendre place.
- Il nous a été très difficile de retrouver votre trace mais le parquet d'Avignon nous a autorisé l'accès de votre dossier, commença Hervé. Depuis la disparition de votre petite fille, nous avons recensé huit disparitions de fillettes ayant à peu près le même âge qu'elle. Tout nous pousse à croire que c'est la même personne qui agit depuis le début et, comme le suggère votre dossier, vous avez affirmer vous souvenir de quelques détails concernant l'enlèvement.
- Tout ça est très flou dans mon souvenir, murmura Nicolas après un silence pesant. Quand j'ai décidé de faire le deuil de ma petite fille, j'ai aussi décidé de tout oublier
- Peut-être qu'en présence des parents victimes du même préjudice que vous, vous parviendrez à vous remémorer certaines choses? proposa Estella, scrutant la moindre de ses réactions.
- Peut-être oui, mais écouter huit fois la même histoire que la mienne me semble insupportable
- Nous savons que cette épreuve serait très douloureuse pour vous, monsieur Granget, reprit Hervé qui avait vu que la question d'Estelle avait bouleversé l'homme. Mais nous avons besoin de vous pour établir une piste valable qui puisse donner espoir à la dernière famille victime de cet homme.
Son fils n'ayant pas école et Nicolas Granget étant convaincu de se présenter au poste en fin d'après-midi pour rencontrer les autres parents, Estelle reprit la route vers Lyon en milieu de matinée. Lorsqu'elle arriva chez les parents de Maxime elle sentit immédiatement que quelque chose n'allait pas. Personne ne vint l'accueillir, pas même Nathan qui se faisait une joie de sauter dans ses bras quand elle avançait dans l'allée de graviers. Encore intimidée par ceux qui avaient été si longtemps ses beaux-parents, elle sonna. Elle entendit qu'on descendait en trombe les escaliers qui se trouvaient juste à l'entrée et vit son fils lui sauter au cou. Il lui couvrit le visage de baiser et lui dit dans un souffle :
- Papa est là, maman! Il est rentré!
Alors qu'il prononçait ces mots la mère de Maxime la dévisageait avec tristesse. Elle prit le petit garçon par la main et le ramena dans sa chambre où elle lui avait recommandé de rester jusqu'à ce qu'ils l'appellent. Ensuite, elle pressa chaleureusement l'épaule d'Estelle et l'invita à la suivre. Le regard bouleversé de la jeune femme lui inspira encore plus de compassion et elle mit de côté la peine qu'elle avait elle-même pour la soutenir. Assis dans la cuisine, le père et le fils gardaient obstinément la tête baissée sur les deux verres de vin qui leur faisaient face. Lorsque Maxime leva le visage vers elle, elle sentit son regard la brûler de tout l'intérieur. Mais il n'y avait aucun amour, ou alors il était très bien dissimulé. Il se leva bruyamment et prononça les six mots qu'elle redoutait depuis qu'elle l'avait aperçu au bas de cet immeuble avec Fanny : "Je crois qu'il faut qu'on parle".
Sans un mot ils se dirigèrent dans le jardin, à l'abri des regards des parents de Maxime et de leur fils. Il se retourna brusquement et cria plus qu'il ne l'aurait voulu :
- Qu'est-ce qui t'a pris?
Elle perdait tout le temps ses moyens face à lui et il le savait pertinemment mais, aujourd'hui, il ne semblait pas vouloir en profiter. Que voulait-il savoir au juste? Qu'est-ce qui lui avait pris de lui cacher la vérité au sujet de leur fils ou d'avoir mis Fanny en garde à vue? Cette simple pensée lui brisa le cœur et elle murmura simplement :
- De quoi parles-tu?
- Fanny! Je parle de Fanny, évidemment! Elle est fragile Estelle! Bon sang! Tu sais ce que m'a dit ton boss? Que vous me refusiez l'accès au dossier! Qu'est-ce qu'il me cache celui-là, bordel!
Il passa une main furtive dans ses cheveux hirsutes et la dévisagea, bien décidé à avoir une réponse. Elle prit une profonde inspiration mais restait incapable de prononcer un seul mot. Exaspéré, il poussa un profond soupir pour calmer son agressivité mais rien n'y faisait : l'Estelle qu'il connaissait avant n'aurait jamais permis ça. Il le lui dit et croisa les bras en la fixant. Il n'avait pas oublié les longs cheveux auburn qui cascadaient dans le dos de la jeune femme et son regard dévia malgré lui. Il parvenait difficilement à se concentrer sur ce qu'il était venu faire et se maudissait d'être revenu après tant d'années d'absence quand elle dit d'une voix blanche :
- Je ne suis pas chargée de cette enquête Maxime. Je donne juste un coup de main parce qu'il se trouve que je me suis retrouvée sur le lieu du crime avec mon boss, comme tu le dis si bien. Je n'étais même pas au courant qu'il te refusait l'accès au dossier et j'en suis désolée.
Elle pivotait déjà sur ses talons quand il la rattrapa par le bras. Il voulut la serrer contre lui mais elle se débattit avec tant de hargne qu'il la lâcha aussi vite qu'il l'avait retenu. Son contact le consumait littéralement et le regard navré qu'elle lui jeta avant de retourner à l'intérieur suffit à lui faire comprendre qu'il l'aimait toujours autant. Il alluma une cigarette pour se détendre et marcha seul dans le jardin.
Pendant ce temps, Estelle s'empressait de rassembler les affaires de Nathan sous le regard suppliant de la mère de Maxime qui redoutait que la jeune femme l'empêche de revoir son petit-fils adoré. Estelle la pria de la laisser seul avec son fils mais elle ne bougea pas d'un pouce. Il fallu qu'elle lui promette que Nathan reviendrait dès le lendemain pour qu'elle daigne enfin se retirer. Assis sur le petit lit d'enfant, le garçon serrait contre lui un ours en peluche et regardait gravement sa mûre. Il avait compris que quelque chose n'allait pas mais n'osait pas dire quoi que ce soit car elle lui avait toujours appris de ne pas se mêler des affaires des grands. Lorsqu'elle eut terminé elle s'agenouilla près de lui, les yeux brillants de larmes. Elle les essuya d'un revers de main et murmura :
- On va rentrer à la maison chéri.
- Papa vient avec nous? ne put-il pas s'empêcher de demander.
- Oh non, ton, ton père va rester un peu ici. L'appartement est un peu trop petit pour un grand gaillard comme lui, dit-elle en souriant.
- Moi aussi je serais grand comme lui plus tard? demanda Nathan avec un petit sourire ravi.
Elle hocha la tête en signe d'approbation et se releva en lui tendant la main. Mais, au lieu de la prendre, le petit garçon se leva et s'approcha en courant d'une ombre qui planait déjà, menaçante, sur Estelle. Elle se retourna vivement et le vit se pencher sur Nathan avec raideur. Il lui ébouriffa les cheveux et lui donna une tape dans le dos. Il lui ordonna d'attendre sa mère en bas et referma la porte derrière lui. Gênée, Estelle alla se poster à l'autre bout de la pièce. Elle n'avait aucune envie de reparler de cette affaire de police et Fanny restait bien le cadet de ses soucis, aussi, elle fut surprise d'entendre Maxime dire :
- Comment as-tu pu me cacher ça? J'ai un fils de cinq ans et tu ne me l'as jamais dit? Pourquoi? explosa-t-il soudainement.
- Tu étais en prison, tu n'avais pas voulu m'écouter
- Alors tu t'es vengée? Tu m'as caché son existence pour me punir de ne pas avoir écouté la voix de la sagesse qui m'ordonnait de renoncer à la liberté dont j'avais entièrement droit?
- Ça n'a rien à voir. Tu sais bien
- Non Estelle, justement! Je ne sais rien! Ni de sa vie, ni de la tienne
- Mais tu es parti de ton plein gré! s'exclama-t-elle avec indignation. Le jour où tu as été libéré je suis venue te chercher mais tu étais déjà parti! J'ai fais le tour de la ville
- J'ai visiblement fini par suivre ton conseil, lâcha-t-il avec amertume. Tu dis être venue me chercher le jour de ma libération, mais où étais-tu lors de mon incarcération?
- Je cherchais le véritable coupable Maxime! Le jour où j'ai appris ton arrestation je n'ai jamais cessé de prouver ton innocence!
- Ce dont j'avais besoin Estelle, c'était de ta présence
Elle baissa la tête et ne le vit pas partir. Quand elle entendit la porte claquer elle ferma les yeux pour retenir le flot de larmes qui voulait s'échapper. C'était donc ce qui les attendait tous les deux? Après cinq ans d'absence, il revenait pour lui reprocher tout ce qu'elle avait fait...
Peut-être n'avait-il pas tort, mais alors, que devrait-elle faire pour ne pas perdre le seul que son cœur est jamais aimé?
Suite, samedi prochain...
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