
7. La moiteur de 2001
Samedi 13 Décembre 2008 à 09:56
Alors qu’elle s’apprêtait à grimper dans sa voiture pour aller à Lyon, Estelle reçut un appel d’Hervé qui voulait simplement lui dire qu’il avait réclamé auprès de la juridiction qu’elle mène plusieurs enquêtes avec lui.
- Avec votre jeune âge vous avez encore besoin de compléter votre CV ?
- Mon statut me convient très bien, rétorqua-t-elle avec énervement.
Il se mit à rire et lui expliqua qu’il avait besoin de son aide pour une autre affaire alors qu’ils traitaient déjà ensemble de celle concernant Frédéric Giraud. De plus, le jeune homme retrouvé assassiné dans son appartement, incombait également à la jeune femme car elle avait déjà cerné plusieurs indices-clés de l’affaire, notamment l’étrange comportement de la femme qui avait retrouvé le corps. Les yeux dans le vague, Estelle se maudit de faire passer son travail avant son fils et appela la grand-mère de Nathan.
Elle l’entendit s’exclamer avec ravissement et elle poussa un soupir de soulagement. Le petit garçon lui en voudrait certainement mais elle ne pouvait pas faire autrement : il avait vu des photos de Maxime et serait capable d’aller le voir s’ils venaient à se croiser. A cette pensée sa gorge se noua. Elle ferma les yeux un instant puis démarra en quittant doucement la place de parking.
Dans la voiture, elle se demandait ce qu’Hervé voulait encore lui montrer. Elle savait bien qu’il en rajoutait beaucoup dans ses manières pour l’impressionner mais elle avait également bien vite compris que lorsqu’il s’agissait de travail il était aussi épris qu’elle. Ils partageaient la passion de l’enquête, la satisfaction d’arrêter ceux qui nuisaient à la sérénité d’autrui.
Si elle était entrée dans la police c’était parce qu’elle voulait mettre son caractère et sa détermination au service d’une cause juste. Repenser à ses débuts la fit sourire. Elle devait toujours classer la paperasse parce qu’elle n’était bonne qu’à cela. Elle ne rechignait jamais mais, chaque dossier qu’elle devait ranger, était minutieusement lu et étudié. C’était comme ça qu’elle avait retrouvé l’assassin qui aurait du être en cellule à la place de Maxime. Sa perspicacité lui avait valu une montée en grade impressionnante et l’avait rempli de fierté.
Même quand elle était enceinte de Nathan elle continuait à travailler dans les bureaux. C’est seulement au bout de huit mois, et après une entrevue électrique avec le médecin, qu’elle avait du déposé un congé de maternité auprès du commissariat. Elle écumait sa rage en astiquant son appartement, en préparant la chambre du bébé, en aidant une vieille dame à porter son cabas dans les escaliers. Jusqu’au jour où elle s’était littéralement évanouie dans son appartement, seule. Quand elle avait repris connaissance elle avait compris qu’elle perdait les eaux. Aussi, avait-elle réussi à prendre son portable sur la table basse et à appeler les urgences. Elle avait mis au monde un très joli bébé de 3,5 kilos qu’elle prénomma Nathan.
Lorsqu’elle entra dans le bureau d’Hervé Estelle sentit l’odeur âcre du café lui piquer les narines. Elle fit une petite moue et serra la main de l’homme qui se tenait en face d’elle. Il lui proposa une tasse de café qu’elle refusa poliment et prit place dans un fauteuil, face au bureau métallique. Il se frotta les yeux en maugréant qu’il n’avait pas dormi de la nuit parce qu’il n’arrivait pas à retrouver un homme qui aurait pu l’aider pour une enquête.
- Décidemment vous avez besoin de l’aide de tout le monde inspecteur! Avez-vous déjà mené une enquête seul? Se moqua-t-elle gentiment.
Il ne sourit pas et ne releva même pas la remarque qu’elle venait de lui faire. Il lui tendit alors un énorme dossier d’où s’échappait visiblement un tas de photographies. Estelle hésita à le prendre et sursauta quand la grosse voix d’Hervé commença :
- Vous avez sans doute entendu parler de la disparition annuelle de petites filles d’Avignon?
- Vaguement. Comme partout ailleurs.
- On essaie d’empêcher la presse de divulguer tout ça parce que c’est très difficile à gérer. Ca brise des familles à vie et faire savoir à tout le monde que l’assassin court toujours ne créerai rien de bon à mon avis.
Elle hocha la tête en guise d’approbation et se plongea dans la lecture du dossier.
- On a déjà recensé la disparition de huit fillettes depuis 2001.
- Comment savez-vous qu’elles sont toutes victimes du même assassin?
- Les dates correspondent toutes et les méthodes sont les mêmes. On dirait que l’assassin opère par un schéma bien précis.
- Y a-t-il eu médiatisation lors du premier enlèvement?
- Mis à part que la presse à souligner le fait que le père avait réussi à pardonner à un agresseur invisible, non, pas particulièrement.
- Les dates n’ont jamais été précisées? Ce que la petite fille a subi non plus? La façon dont le corps a été découvert a-t-elle été divulguée?
Hervé sentit sa gorge se nouer et comprit où elle voulait en venir. Le premier agresseur aurait tout aussi bien pu disparaître et un autre, littéralement envoûté par ce qu’avait fait son prédécesseur, agissait de la même façon. Bien sûr qu’ils y avaient pensé à l’époque, ils avaient remués ciel et terre chaque année mais rien n’y faisait : tout restait introuvable.
- Les communiqués de la police ont évidemment divulgué les grandes lignes mais jamais autant de détails si précis.
- L’imagination d’un psychopathe pédophile peut aller très loin, vous savez.
- La seule piste que nous ayons pour le moment c’est ce Vladimir Ivanov. Il aurait vu l’agresseur embarqué sa petite fille à bord d’une camionnette bleue alors qu’il l’avait emmené dans un parc d’attraction.
- C’est terrible, murmura la jeune femme. Pourquoi est-il si difficile à retrouver?
- Il a demanda au juge de changer d’identité afin que l’agresseur ne le retrouve pas. Les russes croient parfois en une malédiction, comme pour le tsar. (Elle l’interrogea du regard). Sa sœur avait déjà été violée en Russie et s’était donnée la mort des suites de cet événement tragique. La petite Irina était en fait la fille de sa sœur.
- J’imagine que l’affaire a été traitée par le tribunal d’Avignon?
Il se contenta d’affirmer par un signe de tête et fut surpris d’entendre Estelle dire « Alors allons-y » aussi promptement. Elle était déjà près de la porte quand il attrapa sa veste et ils partirent précipitamment du commissariat.
Assis dans de confortables fauteuils, Estelle et Hervé patientaient tant bien que mal dans le luxueux hall du tribunal. Les juristes passaient devant eux sans leur adresser le moindre regard. Exaspéré, Hervé scrutait sa montre toutes les cinq minutes en poussant de profonds soupirs. Alors qu’il allait se lever pour secouer la jeune secrétaire qui les avait pris d’attendre, un homme d’une cinquantaine d’année se présenta comme étant Patrice Flandrin, le juge chargé de l’affaire de la petite Irina Ivanova.
- J’avais déjà un peu d’expérience dans le domaine à l’époque de cette affaire mais je n’avais encore jamais vu un père aussi désespéré accepter le pardon imaginaire du coupable. Ca m’a semblé étrange évidemment mais quand son avocat a monnayé ce pardon contre un changement d’identité tout est forcément devenu plus clair. Vous savez les russes…
- Croient à une malédiction, acheva Estelle doucement. Nous devons absolument retrouver cet homme car il pourrait détenir des informations essentielles sur le coupable qui frappe toujours autant.
- Je suis désolé mais il jouit de la protection des témoins. Son dossier est classé confidentiel et il nous est impossible de le divulguer à quiconque.
- Même pour les besoins de l’enquête? A l’époque cet homme aurait affirmé avoir aperçu le visage de l’agresseur. Peut-être qu’il lui a pardonné et qu’il a fait son deuil mais nous pensons que d’autres familles sont victimes de la même personne. Imaginez-vous dans leur situation? Ne seriez-vous pas désemparé à l’idée de savoir qu’on protège la seule personne qui puisse aider à retrouver votre enfant?
- Il n’y a vraiment aucun autre moyen? demanda Patrice, nerveux.
- Ca fait sept ans que ça dure, insista Hervé. Nous avons creusé toutes les pistes, interrogés encore et encore des familles déchirées.
- Je suis désolé mais ce n’est pas de mon ressort.
- Monsieur Flandrin, nous ne vous demandons pas une faveur. Cette entorse à la loi peut rester confidentielle et peut empêcher d’autres enlèvements! Avez-vous seulement conscience de la gravité de votre geste? La juridiction comprendra si cela permet d’arrêter un violeur doublé d’un tueur!
Patrice baissa les yeux en nouant et dénouant ses mains moites.
« 17 mars 2001.
- Papa! Papa! Je veux une glace! S’il te plaît!
Elle le suppliait avec ses grands yeux bleus qui lui rappelaient tant Tatiana. Il baisa son front doucement et se tourna vers le stand pour faire la queue. Il essayait de voir quels goûts existaient pour sa petite princesse mais, alors qu’il allait se baisser pour les lui énumérer, il se rendit compte qu’elle avait disparu. Terrorisé, il fit le tour du parc d’attraction, interpellant tous les agents de sécurité qui se mobilisèrent, mais trop lentement.
S’en suivit une douloureuse période. Une période de doute et d’angoisse. Tous entourèrent ce pauvre étranger victime du sort. Sa vie se résumait aux larmes et aux espoirs sans lendemain. Quand la petite Irina avait été retrouvée, morte de froid près du fleuve, il avait perdu tout goût de vivre. Il se maudissait et implorait un pardon imaginaire. Puis, subitement, il annonça à la Cour qu’il pardonnait l’agresseur et souhaitait changer d’identité. C’est avec son avocat, Thomas Handris, qu’il s’était présenté au tribunal en tant que Vladimir Ivanov et en était ressortit comme Nicolas Granget. »
Suite, samedi prochain...
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