
6. Le chant de la sirène
Samedi 06 Décembre 2008 à 11:38
Alors qu’ils arrêtaient la voiture près d’une petite maison couleur chaux, un homme d’une trentaine d’années en sortit, suivit d’une femme qui devait avoir largement dépassé la soixantaine. Il s’assit sur le fauteuil et alluma une cigarette sans un regard pour celui, désapprobateur, de la femme qui l’accompagnait. La première bouffée qu’il exhala le détendit presque instantanément et il se retourna vers la vieille femme.
Mais, alors qu’il allait lui dire combien il l’aimait, Estelle et Antoine pénétrèrent dans le jardin. Il se rembrunit presque aussi vite qu’il s’était détendu, et se redressa. La vieille femme alla à leur rencontre d’une démarche tremblotante, et il sentit qu’il devait la soutenir. Aussi, lui offrit-il son bras quand elle passa près de lui. L’homme avait une sacrée poigne, tout comme la femme, ce qui l’étonna et le laissa perplexe. Sans un mot, ils entrèrent tous dans la maison et la vieille femme partit chercher du thé.
- Vous êtes le frère de Frédéric, c’est ça? demanda Estelle en le dévisageant.
Il acquiesça en silence car il détestait déjà la façon dont elle cherchait à le perturber. Il redressa ses larges épaules, comme pour l’affronter, et attendit les questions qui seraient sans doute posées très rapidement. Mais rien ne vint. Ils burent le thé en bavardant simplement puis, alors qu’il s’apprétait à aller fumer une cigarette, elle reprit son interrogatoire. C’était très malin de sa part puisqu’il serait sous tension tout le long. Il prit une profonde respiration et retourna s’asseoir auprès de sa mère qui dévisageait les inspecteurs d’un air soucieux.
- Nous savons que deux hommes sont déjà venus vous poser des questions mais nous aurions encore besoin de quelques détails. Savez-vous si Frédéric fréquentait quelqu’un?
- Pourquoi? répliqua agressivement Martin, son frère. Vous êtes jalouse?
Estelle ignora la remarque et se concentra sur ce que la mère allait lui dire.
- Frédéric ne parlait pas beaucoup de sa vie amoureuse. IL se félicitait d’avoir un bon boulot mais ne parlait jamais de ça, non, jamais.
Elle baissa la tête en la secouant légèrement et ne la releva pas. Des larmes perlaient au coin de ses yeux et elle refusait que ces inspecteurs voient sa douleur et souhaitent la partager. Antoine posa alors la même question au frère qui, cette fois, se sentit en confiance face à cet homme à l’allure soignée. Il haussa d’abord les épaules puis dit d’une voix maussade :
- Apparemment, Fred aurait rencontré quelqu’un. Il voulait nous la présenter pour les soixante-dix ans de notre mère mais j’imagine que ça ne se fera jamais.
La vieille femme se redressa alors subitement et afficha une mine consternée. Elle lui demanda pourquoi personne ne lui en avait rien dit, ce à quoi Martin répondit que son frêre voulait lui faire une surprise. Lorsqu’Antoine s’intéressa au nom de la femme en question, Martin ne sut lui répondre : Fred adorait surprendre les gens, et ça ne l’aurait étonné qu’à moitié s’il leur avait présenté un homme.
Lorsque la porte se fut refermée sur les deux inspecteurs, Estelle maugréa que ce que le frère avait dit n’avait pas permis à l’enquête d’évoluer. Antoine la regarda avec un demi-sourire sur les lèvres et dit :
- Moi je sais quel est votre problème inspecteur.
Elle l’interrogea du regard, curieuse soudain de savoir ce qui clochait chez elle.
- Vous ne savez pas parler aux hommes.
Elle éclata de rire alors que la voiture démarrait et rétorqua :
- Et vous alors? Vous semblez avoir transformé notre homme! Méfiez-vous qu’il ne vous appelle pas au commissariat pour parler davantage!
Antoine se rembrunit mais parvint quand même à esquisser un petit sourire quand il entendit Estelle soupirer.
Alors qu’il sirotait un café quasiment froid, Mickael entendit le téléphone sonner dans le bureau de sa secrétaire. Il se redressa de son fauteuil et prit le combiné dès la première sonnerie.
- Oh! fit la femme, surprise.
- J’ai entendu le téléphone dans votre bureau, se justifia-t-il en souriant.
Elle sourit à son tour et la chaleur de leur bonne humeur commune réveilla Mickael. Apparemment, une femme souhaitait le rencontrer. Il prit la communication et fut surpris lorsqu’il reconnut le son fluet de la voix de la jeune femme blonde qui l’avait abordé le jour où le corps de Frédéric Giraud avait été retrouvé.
- Bonjour! Vous vous souvenez de moi j’espère? S’enquit-elle rapidement.
- Bien sûr, répondit-il, secoué par une quinte de toux. Que me vaut l’honneur de cet appel?
- Eh bien J’ai attrapé un vilain rhume, enfin je ne sais pas exactement de quoi il s’agit, et ma voiture est en panne. Je ne peux même pas venir à votre cabinet. Vous pourriez peut-être venir m’ausculter chez moi ?, hasarda-t-elle en riant.
- Qu’a dit votre médecin-traitant?
- Que vous étiez un confrère très reconnu.
Il se mit à rire. Il était hors de question qu’il aille chez cette femme aussi vite mais, si elle voulait, ils se rejoindraient au café le plus proche. Cette idée sembla la ravir et elle lui donna lieu et heure de rendez-vous plus vite qu’il n’aurait fait, il en était certain.
Lorsqu’il entra dans le café, en fin d’après-midi, elle était déjà assise à une table, une grosse écharpe nouée autour du cou. Elle se leva pour lui faire un petit signe de la main et il vit qu’elle avait sortit de vieilles boots pour mettre son pantalon à l’intérieur. Par ailleurs, elle lui semblait plus grande que dans ses souvenirs et il sourit en voyant qu’elle affichait une mine radieuse et coquine. Il s’installa en face d’elle pour mettre un peu de distance et pour voir comment elle se débrouillerait pour l’approcher. Elle ne bougea pas d’un pouce durant tout l’entretien mais transforma leur début de relation en relation amicale :
- On se vouvoie depuis un moment, tu trouves pas? Franchement, je vais te dire, le vouvoiement ça m’ennuie. (Il l’avait interrogé du regard) C’est vrai quoi! Il faut toujours rajouter « ez » aux verbes qui suivent alors que quand on se tutoie, je sais pas, c’est plus simple.
Et puis elle éclata de rire. Un rire franc, féminin et bruyant. Plus discret, il se mit à rire en silence et accepta le tutoiement, comme si c’était tout naturel.
Alors qu’elle arrivait près de l’école elle vit que les enfants commençaient à sortir. Elle accéléra le pas pour que Nathan ne prenne pas peur mais c’était déjà trop tard. Son regard paniqué croisa celui, bienveillant, de sa mère qui s’approchait déjà de lui, les bras tendus. Il s’y précipita, tremblant. Il redoutait chaque jour qu’elle disparaisse, qu’elle préfère rejoindre son père en voyage. Elle le serra dans ses bras et murmura au creux de son oreille :
- Je suis désolée chéri. Mais je suis là, hein?
Il se détacha légèrement et la regarda avec ses grands yeux bruns. Il sourit pour effacer la peur qui lui dévorait les entrailles et refondit dans ses bras. L’institutrice les regarda du perron avec envie et se dit qu’il fallait qu’elle convoque Estelle pour parler des cauchemars que faisait le petit pendant les siestes.
Elle lui proposa une petite marche et en profita pour lui montrer toutes les choses qu’il aimait : ils passèrent devant le stade de Gerland, traversèrent le pont qui reliait les deux rives du Rhône et finirent par s’arréter pour manger une gaufre au sucre.
Ayant revu Maxime il y a peu, Estelle sentit son estomac se nouer quand Nathan releva le visage qu’il avait couvert de sucre glacé. Il se mit à rire joyeusement quand elle entreprit de lui débarbouiller la figure. Pourtant, pas une seule fois, il ne quitta du regard sa mère.
Suite, samedi prochain...
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