5. Avignon, ville de toutes les promesses
Samedi 29 Novembre 2008 à 09:23
- Inspecteur Dubost! C’est un plaisir de vous rencontrer! S’exclama Hervé Fanchon en s’approchant d’elle.
Il lui serra chaleureusement la main et l’invita à entrer dans son bureau qu’il avait rangé pour l’occasion. Il recevait rarement des femmes dans ce lieu qu’il négligeait régulièrement. Il lui proposa un fauteuil et s’installa en face d’elle, adoptant une expression grave et mystérieuse.
- J’ai entendu beaucoup de bien de vous. Dès vos premières années dans la police de Lyon vous avez coffré un meurtrier. Je suis très impressionné. Vous devez avoir ça dans le sang, n’est-ce pas? ajouta-t-il avec une pointe d’humour.
- Vous m’avez demandé de venir pour qu’on gère ensemble l’affaire du brigadier Giraud, n’est-ce pas? rétorqua-t-elle sur le même ton. Peut-être devrions-nous commencer à interroger son entourage, vérifier son emploi du temps, éplucher ses appels téléphoniques, voir s’il n’a pas laissé un message signifiant qu’il voulait se suicider?
- Mes hommes sont déjà sur le coup. J’imagine que vos collègues épluchent les affaires sur lesquelles il travaillait pour voir si quelqu’un n’aurait pas cherché à se venger de lui?
- C’est exact. Je comptais aller rendre visite à sa mère qui vit seule à une heure de Lyon. Je vous amène?
Il lui sourit de toutes ses dents et se redressa. Il mesurait un bon mètre quatre-vingt et portait une barbe grisonnante. Sa mâchoire carrée se contractait régulièrement comme si quelque chose le contrariait constamment. Estelle attendit qu’il la dépasse parce que sa taille restait un complexe dont ses collègues s’amusaient encore. Bien plus petite que l’homme qui se tenait à quelques mètres d’elle, elle avait parfois du mal à se faire respecter devant une horde d’hommes qui la dépassaient tous d’une tête.
Alors que Fanny se préparait dans la salle de bain, Maxime feuilletait le journal en fumant une cigarette. Ses yeux s’arrêtèrent sur un gros titre intriguant : « Le suicide d’un policier lyonnais ». Sa gorge se noua et il lut l’article d’une traite. Estelle, interrogée, n’avait émis aucun commentaire. Les journalistes s’insurgeaient de la discrétion dont faisait preuve la police lorsqu’il s’agissait de la disparition de l’un des leurs. La photo de l’homme, qui servait d’illustration, ne laissait pas deviner qu’il aurait voulu se donner la mort. Maxime referma brusquement le journal quand il entendit la porte s’ouvrir sur la jeune fille au sourire bienveillant qui partageait désormais sa vie. Il se leva, déposa un léger baiser sur ses lèvres et lui dit qu’il était temps qu’il aille travailler.
Elle le regarda partir et se rua sur le journal qu’il avait froissé quelques minutes plutôt. Elle lut l’article à son tour mais ne trouva rien d’anormal. Elle ne voyait pas en quoi elle aurait pu être jalouse de cet homme qui s’était suicidé, ni du journaliste, un homme, qui avait rédigé cet article. Mais un nom, Estelle Dubost, suffit à la faire douter. Elle réfléchit longuement et jugea que se renseigner n’avait rien de particulièrement mal. Avant de quitter l’immeuble pour se rendre au café, la jeune fille frappa à la porte de son voisin de palier. Elle lui apportait une tarte à la tomate qu’elle lui avait préparée le matin même. Elle n’eut aucune réponse et hésita à laisser la nourriture sur le palier mais n’en fit rien. Au lieu de ça elle tenta d’ouvrir la porte qui céda immédiatement. Intriguée, elle appela l’homme de sa voix fluette.
- Julien? Julien? Il y’a quelqu’un ici?
Elle posa la tarte sur le bar américain de la cuisine et jeta un regard circulaire dans la pièce principale. Avant de partir elle risqua un cil dans la chambre et poussa un cri horrifié quand elle vit le corps étendu sur le lit. Elle n’avait jamais vu une chose aussi monstrueuse et se mit à hoqueter si fort qu’elle ne parvint à s’arrêter qu’après un certain temps. Paniquée, et refusant de regarder de nouveau, elle attrapa d’une main tremblante son portable et appela Maxime. Il décrocha immédiatement et elle le supplia de rentrer car quelque chose d’affreux venait d’arriver. La voix effrayée qui résonnait dans son téléphone n’inspira rien de bon au jeune homme qui lui ordonna de rester calme et de l’attendre. Incapable de raccrocher, Fanny attendit que ce soit lui qui le fasse puis, mue par un éclair de lucidité, elle appela la police d’Avignon.
Alors qu’ils roulaient en direction de l’autoroute, Hervé reçut un appel téléphonique. Sa mine réjouie disparut subitement et il fit signe à Estelle, intriguée et exaspérée, de faire demi-tour le plus tôt possible. Il raccrocha lorsqu’elle se gara sur le parking de l’hôtel de police. Il lui demanda de la suivre car il allait avoir besoin d’elle. Il téléphona à un de ses hommes pour lui dire d’aller chez la mère de Frédéric Giraud afin de lui poser quelques questions. Avant de raccrocher il lui intima quand même de rester patient et compréhensif. Estelle n’apprécia pas qu’il prit les décisions sans la consulter et elle fulmina intérieurement. Qu’est-ce qui se passait ici? Elle n’avait pas aimé l’image décontractée qu’Hervé avait voulu donner de lui mais, dans cette situation précise, elle aurait tout donné pour qu’il soit resté ainsi.
- Je suis désolé Estelle.
La familiarité soudaine dont il faisait preuve la perturba mais elle ne releva pas.
- Une femme vient d’appeler pour dire qu’il y avait eu un meurtre dans son immeuble. Un truc horrible, apparemment.
- Vous avez plus de détails? interrogea-t-elle, le métier prenant le dessus sur l’amour-propre.
- Non. La femme était visiblement incapable d’articuler plus de trois mots. Vous me suivez?
- Si vous m’assurez que vos hommes s’occuperont bien de la mère de Frédéric Giraud, dit-elle en souriant.
Il lui sourit à son tour et deux fossettes ravissantes se creusèrent sur ses joues barbues. Il prit cette fois-ci une voiture de fonction et roula toutes sirènes hurlantes. Lorsqu’ils arrivèrent une ambulance était déjà garée devant l’entrée et du ruban jaune signifiait que le lieu était momentanément interdit au public. Une femme tenait une couverture serrée sur ses épaules tandis qu’un homme se tenait derrière elle, frictionnant chaleureusement ses bras. Quand elle le vit, Estelle crut perdre toute envie de vivre. Même Nathan, jouant chez ses grands-parents, semblait loin d’elle, d’eux. Elle baissa la tête pour retrouver un semblant de tenue et sentit une main chaude se poser sur son épaule.
- Ca va aller? On va aller voir les témoins d’abord.
- Non, le coupa-t-elle brusquement. Non, je vais directement voir ce qu’il s’est passé là-haut. Je ne voudrais pas que ce que disent les témoins influence nos hypothèses, reprit-elle plus calmement.
- Vous avez raison. Je vous rejoins dans un instant.
La gorge nouée, elle se baissa, présenta son badge sous l’œil soupçonneux de l’homme en faction et s’arrangea pour être la plus discrète possible. On lui indiqua l’étage de l’habitation de la victime et elle se surprit elle-même à monter aussi vite cinq étages. Dans l’appartement elle vit trois hommes de la police scientifique qui arpentait l’appartement minutieusement. Ils avaient une allure étrange dans leur combinaison blanche mais Estelle n’avait pas le cœur à s’accrocher à des détails aussi
insignifiants. Mickael Tondo, le médecin légiste, l’accueillit avec gravité.
- C’est vraiment moche. Celui qui a fait ça est un monstre.
Elle l’interrogea du regard mais, pour tout commentaire il l’invita à rentrer dans la chambre à coucher. Lorsqu’elle vit les draps couverts de sang elle eut un haut-le-cœur qu’une odeur nauséabonde ne fit qu’accentuer. Etendu sur le lit, le corps avait été littéralement coupé en deux. Le côté droit était intact mais le côté gauche avait été sauvagement mutilé. Derrière elle, elle entendit la voix du médecin légiste dire :
- D’après l’odeur qui se dégage du corps je dirai qu’il a été tué dans la nuit de mardi à mercredi. Je n’ai décelé aucune trace de lutte au premier abord mais j’étudierai le corps plus en détails au labo.
Estelle fit volte-face, impassible, et dit en s’approchant d’Hervé qui arrivait juste :
- Faites juste votre travail.
Ce spectacle l’avait bouleversé mais lui avait permis de reprendre un peu du poil de la bête : elle ne mélangerait pas vie privée et vie professionnelle.
- J’ai parlé aux témoins. C’est la jeune fille qui aurait trouvé le corps et elle dit nous avoir appelé directement.
- Bien. Ils ont entendu des cris? Ont-ils vu des personnes qu’ils n’avaient jamais vu auparavant?
- Ils avaient pris une semaine de vacances pour aller voir les parents de la jeune fille.
- Drôle de coïncidence, non?
- Vous ne pensez quand même pas? Ils ont retrouvé cette fille totalement tétanisée !
- On sait tous les deux qu’aucune piste n’est à négliger et que la personne qui retrouve le corps d’une victime est directement suspectée.
Il acquiesça en silence. Il parla un instant au médecin légiste, lui adressa une poigne de main franche et tourna les talons. Dans les escaliers ils échangèrent quelques mots puis, alors qu’ils arrivèrent à hauteur de la sortie, le téléphone d’Estelle se mit à sonner.
- Inspecteur? On a retrouvé le lieu où le carton a été déposé pour être envoyé. Il portait le cachet de la ville d’Avignon mais quand on a appelé la Poste ils n’ont dit que retrouver l’envoyeur revenait à chercher une aiguille dans une botte de foin.
-Ils n’ont pas tort Antoine. Ce qui est déjà bon à savoir c’est que notre personnage n’est pas très rigoureux. Je rentre sur Lyon ce soir, on épluchera ce dossier ensemble, d’accord?
Lorsqu’elle eut raccroché elle vit qu’Hervé parlait avec le chef d’investigation de la police scientifique qui se tenait tout près de celui qu’elle redoutait de revoir après tant d’années. Alors qu’elle faisait mine de ne pas voir que l’inspecteur lui faisait signe de s’approcher elle entendit Mickael qui lui dit :
- Allons inspecteur, à quoi jouez-vous? On vous appelle.
Elle se retourna vivement mais il était déjà à côté d’elle. Il lui prit le bras et la guida jusqu’aux deux hommes qui discutaient déjà. Alors qu’ils approchaient Hervé dit d’une voix forte :
- Je vais diriger l’enquête avec elle. Vous saviez qu’il y a environ cinq ans, alors qu’elle venait juste d’entrer dans la police, elle a contribué à l’arrestation d’un meurtrier.
L’homme ne parut pas fasciné et se contenta de serrer brièvement la main d’Estelle et de Mickael. Ils échangèrent tous un regard silencieux car la scène qu’ils venaient de voir les avaient tous chamboulé. D’une voix timide et encore tremblante, la jeune fille qui avait découvert le corps, s’approcha et dit :
- Où est-ce qu’on va dormir maintenant?
Hervé Fanchon la prit prudemment par le bras et la guida de nouveau près de son compagnon. Il jeta un regard derrière son épaule qui voulait dire qu’il n’en avait que pour quelques minutes. Estelle croisa les bras et tourna le dos à la scène qu’elle redoutait plus que tout de voir : Maxime avec une autre femme. Mickael les quitta un instant plus tard tandis que l’homme de la police scientifique se dirigeait vers son équipe.
Elle se mit alors dans la tête d’aller attendre Hervé près de la voiture et déambula un moment dans le parc qui longeait l’immeuble. Elle s’imprégnait peu à peu de l’ambiance du lieu et se demanda depuis combien de temps Maxime vivait ici, et avec cette fille. Hervé la tira de ses sombres pensées et ils rentrèrent sans qu’elle ait à croiser le seul qui était capable de réveiller son cœur endormi. Peut-être que tout n’était pas impossible après tout.
Suite, samedi prochain...
Enfin le retour de ce ténébreux Maxime... lol
à 12:01