
4. Compte à rebours
Dimanche 23 Novembre 2008 à 03:22
Le visage bouffi, Lucille Toncard et son mari, Marc, se tenait face à l’inspecteur de police qui s’occupait de la disparition de leur petite fille. Les jours passaient et Allison restait introuvable. La jeune femme se maudissait d’avoir eu un instant d’inattention et haïssait au plus haut point celui qui lui avait retiré ce qu’elle avait de plus cher.
Leur fils aîné, Florian, âgé de seize ans, avait été tenu à l’écart de l’affaire en étant envoyé chez ses grands-parents qui vivaient près de Toulouse. Ses parents avaient préféré qu’il en soit ainsi car, ayant déjà des difficultés scolaires, la disparition de sa petite sœur n’arrangeait rien quant au fait qu’il faisait sa grande entrée dans une école de maçonnerie. Lucille n’avait pas eu le courage de l’accompagner lors de son premier jour à Toulouse et il en avait été profondément bouleversé. Depuis, il n’adressait que très peu de mots à ses grands-parents et s’enfermait dans sa chambre pour travailler sans relâche.
Mais rien n’y faisait, même l’envie. Ses lacunes restaient les mêmes et s’intensifiaient avec le temps. Même le travail manuel ne semblait pas être fait pour lui, et pourtant, il donnait de sa personne, sans doute trop.
- Je sais que c’est très dur pour vous, madame Toncard mais mon équipe travaille sans relâche. Il faut garder espoir et entretenir l’image intacte que vous avez de votre petite fille.
L’inspecteur Fanchon savait pertinemment que la petite fille ne serait pas retrouvée avant le mois de mai. Depuis qu’il travaillait sur cette affaire, il avait déjà recensé huit disparitions de fillettes : elles avaient lieu le même jour tandis que la découverte du corps était également réservée pour le 21 mai. Les fillettes étaient retrouvées ligotées à l’aide d’un filet de pêche et gisaient, inertes, transies par le froid des nuits de mai. Il se souviendrait toujours de la première fillette disparue : Irina Ivanova, une petite russe que son père idolâtrait.
Quand son corps avait été retrouvé, le père avait pardonné à l’assassin sans jamais savoir de qui il s’agissait et avait disparu de la surface de la terre. Certaines personnes disaient qu’il s’était donné la mort peu de temps après la macabre découverte tandis que d’autres prétendaient qu’il avait obtenu gain de cause et avait pu changer d’identité. Hervé détestait les commérages et avait mené sa petite enquête personnelle. Seulement voilà, il avait fait chou blanc. L’homme avait bel et bien disparu.
Après leur entrevue avec l’inspecteur chargé de l’enquête, Marc et sa femme étaient repartis abattus dans la grande maison qu’ils occupaient depuis trois ans. Elle se situait un peu en retrait de la ville d’Avignon et ils se plaisaient à voir jouer leurs enfants dans la parcelle de pelouse qu’ils avaient acheté grâce à la promotion dont avait bénéficié Lucille en acceptant d’être muté ailleurs.
Les yeux dans le vague, un grand verre de jus de fruit dans la main droite, Marc tentait désespérément de ravaler tous les reproches que sa tête le forcé à faire à sa femme. Le jour où leur petite fille avait disparu il était immergé dans un amas de paperasse. En effet, son travail consistait à réaliser des bons de commande, des factures et des reçus. Il devait choisir méticuleusement les divers objets dont son entreprise avait besoin et se dépatouillait tant bien que mal. Quand Lucille l’avait appelé, en larmes et complétement hystérique, il n’avait même pas pu se libérer. Son patron, une espèce d’homme aigri parce que sa femme l’avait quitté depuis peu, avait simplement déclaré qu’on ne mélangeait pas vie privée et vie professionnelle.
Bien sûr qu’il s’en voulait aussi à lui-même mais comment Lucille avait-elle pu être aussi négligente? C’était lui qui leur avait proposé d’aller au parc aquatique parce qu’il savait qu’Allison adorait les requins et que sa femme restait indéniablement passionnée par les méduses. Mais pourquoi d’ailleurs? Pourquoi de simples méduses avaient attiré l’attention de cette mère au détriment de la fillette? La culpabilité et la douleur le rongeait, épuisait toutes ses ressources. Il savait que Lucille devenait de plus en plus fragile psychologiquement mais il n’avait fait aucun effort pour l’aider. Il prenait conscience, petit à petit, que leur union coulait lentement.
Seul dans son bureau Hervé Fanchon épluchait les anciens dossiers de disparition et constatait avec consternation qu’elles étaient toutes identiques. Absolument rien ne différait mise à par le lieu d’enlèvement et celui où l’on retrouvait les victimes, et encore, Avignon était la seule ville où avait eu lieu tous ces enlèvements. Il décida alors, après mûre réflexion, de rassembler toutes les familles victimes de ce fléau mais savait trés bien que le père de la petite Irina serait très difficile à retrouver. Cependant, il misait tout sur cet homme puisque ce dernier avait en effet cru entrapercevoir l’homme qui avait enlevé sa fille. La piste était mince mais puisqu’aucun autre indice ne les menait vers une direction concrète, ils devaient tous se concentrer sur celui-ci.
Et tant pis si ça ne plaisait pas à certains. Il convoqua ses hommes dans son bureau et dit d’une traite :
- Messieurs, nous avons jusqu’au matin du 21 mai pour retrouver notre homme. Même si mon idée va vous paraître insensée je voudrais que vous recontactiez toutes les familles d’enfants disparus et que vous leur réclamiez de nouveau tous les détails du jour de l’enlèvement. Peut-être que quelque chose leur avait échappé auparavant. Dupuis, Herbert et Mounier vous vous renseignez auprès de toutes les villes qui longent le Rhône pour voir s’il n’y a pas eu d’autres victimes semblables. Aucune piste n’est à négligée. Pour ma part, je me charge de retrouver le père de la petite Irina.
- Mais patron !, tenta l’un des hommes. Ca va prendre un temps fou et on sait tous que cet homme a un mode opératoire sans faille.
C’était la seule chose qu’il ne fallait pas dire. Hervé frappa du poing sur son bureau et jeta un regard furieux à celui qui avait osé monter sur un piédestal un être aussi répugnant que celui qui faisait ça à de pauvres petites filles. Tous baissèrent la tête et n’attendirent pas d’être congédiés pour quitter la pièce. Dans le hall ils fixèrent le jeune brigadier Herbert d’un regard accusateur mais celui-ci les ignora avant de se raviser et de dire :
- J’ai simplement dit tout haut ce que vous pensiez tous tout bas.
-Florian, mon poussin! C’est l’heure du dîner! appela la grand-mère du jeune homme de sa voix stridente.
Elle n’eut aucune réponse et interrogea du regard son mari qui savourait avec plaisir la tourte qu’elle avait préparée. Elle appela une deuxième fois, puis une troisième et ne le vit toujours pas descendre. Croyant qu’il s’était endormi ou qu’il avait encore le casque de son baladeur sur les oreilles, elle grimpa dans l’escalier de sa démarche pesante. Avec le temps elle avait pris de l’embonpoint et s’essoufflait rapidement. Quand elle fait une activité qui lui demandait le moindre effort, elle se remémorait avec nostalgie le temps de sa jeunesse. En effet, elle pouvait gambader des journées entières sans se relâcher. Elle avait vécu toute son enfance dans un petit village situé près de la Suisse et ses poumons avaient toujours été habitués à l’air frais des montagnes. Toulouse lui plaisait, certes, mais elle n’oublierait jamais toutes les choses qui avaient bercé les plus belles années d’insouciance qu’elle ait jamais eu.
Toutes à ses rêveries, elle ne vit pas immédiatement la porte des toilettes qui étaient légèrement entrebâillée. Elle entra dans la chambre qu’occupait le jeune homme mais ne vit qu’un lit impeccablement plié, une commode dans un coin et un bureau où traînaient quelques stylos laissés à l’abandon. C’est alors qu’elle vit, coincé sous le socle de la lampe de bureau, un bout de papier où quelques mots étaient griffonnés. Elle s’approcha et sa mine joviale se mua en un masque de terreur. Elle se rua dans toutes les pièces de l’étage et, lorsqu’elle le vit, affalé de tout son long dans les toilettes, elle crut mourir.
La javel, qu’elle conservait dans un placard au dessus de la cuvette, s’était entièrement vidée à l’intérieur de l’organisme de son petit-fils. Oui, c’était comme ça qu’elle le voyait. C’est exactement ce qu’elle dit aux ambulanciers qui arrivèrent quelques instants plus tard.
« Je suis désolé pour tout. Je ne veux pas que vous ayez des problèmes par ma faute. Ne soyez pas triste, je vous en supplie. Je vous aime tous. Florian. »
Suite, samedi prochain...
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