
1. L'enfant de choeur
Samedi 01 Novembre 2008 à 16:25
Les yeux ébahis de la petite Allison suivait avidement les mouvements circulaires que répétait en boucle un requin majestueux. Ses petites menottes tenaient fermement la barrière de protection en aluminium car elle refusait de détourner le regard de ce spectacle magnifique. A ses côtés, sa mère, Lucille, s’impatientait avec un demi-sourire. Du haut de ses sept ans, sa petite fille avait déjà un caractère bien trempé : elle refusait de se coucher tôt et lui tirait la langue à maintes reprises.
- Maman! Regarde! Il me sourit! Mais regarde, je te dis!
- Oui chérie, c’est merveilleux… Et si on allait voir les méduses maintenant? Tu sais qu’il va bientôt falloir y aller mon cœur…
- Non. C’est nul les méduses. Moi, je veux rester là. Tu n’as qu’à y aller toi!
- Oh…, fit Lucille dépitée. Sans toi, ce ne sera pas très intéressant…
La déception qui se devinait dans la voix de sa mère fit tiquer la fillette. Elle se retourna, une main toujours agrippée à la barrière, comme pour souligner sa décision. De sa voix fluette mais déterminée elle proposa un compromis :
- On va voir les méduses un moment puis on revient dire au revoir au requin, d’accord?
Sans un mot, Lucille attrapa la petite main dodue qui se présentait et fonça dans un grand couloir où les fonds marins étaient représentés à la perfection. Les animaux aquatiques ne semblaient pas très heureux mais cela n’empêchait pas les touristes de venir s’agglutiner en masse devant les baies vitrées. Ils étaient toujours très impressionnés par le bleu éclatant qui émanait des bassins, si bien qu’ils en oubliaient presque les petits êtres qu’ils étaient venus voir. Parfois, ils lisaient les panneaux d’information, souvent ils poussaient de grands cris d’enthousiasme quand l’un des animaux semblait s’intéresser à eux.
La tête blonde de Lucille dépassait largement le mouvement de foule et elle put discerner facilement le grand panneau sur lequel s’étalait en petits caractères une explication détaillée qui parlait des méduses. Elle s’approcha lentement, ralentie par les gens qui la précédaient, tenant toujours fermement la main d’Allison. La petite fille se plaignait qu’elle lui faisait trop mal mais elle semblait ne pas entendre. Enfin arrivées à bon port elle s’excusa mais expliqua qu’elle avait eu peur de la perdre avec tous ces gens autour d’elles. La petite fille haussa les épaules et tourna le dos à sa mère en faisant mine de s’intéresser aux masses visqueuses qui se dressaient devant elle. Elle leur tira la langue en marmonnant qu’elle aurait préféré rester près du grand requin.
Alors que Lucille lisait avec un enthousiasme évident les différentes informations qui s’offraient à elle, Allison fixait avec curiosité un homme de taille moyenne qui portait des lunettes rondes. Il s’était doucement approché d’elle et ne cessait de pousser de profonds soupirs. Lorsqu’il comprit qu’il avait capté le regard de la fillette il s’adressa à elle sur le ton de la confidence :
- Ma petite fille voulait absolument voir les méduses, expliqua-t-il en lui désignant une fillette aux nattes noires qui riaient aux éclats. Elle s’appelle Eloïse, continua-t-il pour la pousser à se confier elle aussi.
- Moi je m’appelle Allison et j’aime pas les méduses! C’est nul!
L’homme rit doucement et les gens qui étaient autour d’eux crurent que c’était un des membres de la famille de la petite fille. D’une voix doucereuse il lui avoua qu’il préférait largement les requins et qu’il donnerait tout pour retourner les voir ne serait-ce qu’une minute. Les yeux d’Allison brillèrent alors et il comprit. Il lui prit la main et elle se laissa guider aveuglément.
Lorsque Lucille releva la tête pour s’assurer que sa petite fille ne lui avait pas échappé, une sueur froide lui parcourut l’échine. Une fois la frayeur passée elle pensa qu’Allison, têtue comme une mule, s’était empressée de retourner près du requin dès que sa mère avait eu le dos tourné. La démarche un peu tremblotante, mue par une mauvaise intuition, Lucille courut presque jusqu’à la gigantesque baie vitrée où un couple de japonais poussait de petits cris ravis. Pas une trace de la fillette. La panique redoubla. Elle se précipita vers l’accueil où elle fit appeler sa petite fille par une standardiste un peu molle mais ravissante. Elle la pressa d’aller plus vite. La jeune fille mit ce stress évident sur le compte du boulot et haussa les sourcils en décrochant le combiné. Une voix blanche, neutre, prononça trois fois le nom d’Allison et pas une seule fois la fillette ne se présenta. C’est alors que, les yeux fous, Lucille supplia la standardiste d’appeler la sécurité afin qu’elle bloque les entrées et vérifie dans les parkings souterrain et en plein air. La jeune fille comprit alors que la situation était grave et fit son possible en un minimum de temps. Mais le temps qu’avait mis Lucille à comprendre que sa petite Allison avait disparu et celui qu’elle avait employé à la retrouver avait permis à l’homme aux lunettes rondes d’emmener la fillette avec lui loin du musée.
- Vous m’emmenez où monsieur? Le requin était juste là…, osa Allison.
- Ne t’inquiètes pas ma puce, le requin que je vais te présenter est le plus beau de tous. A côté de lui, ton requin n’est rien. En plus, ce n’est pas un vrai requin…
Il avait piqué une fois de plus la curiosité de la fillette. Elle le regarda avec admiration et sa poitrine se gonfla de fierté. Elle n’était pas la première à lui faire ce regard là, et ne serait sans doute pas la dernière. Il l’imaginait déjà dans la petite chambre au papier peint jauni que Rebecca avait jadis occupée. Maintenant, elle ressemblait plus à une prison mais avant, qu’est-ce qu’elle était jolie! La large fenêtre laissait entrer tellement de lumière que la pièce irradiait du matin au soir. Le petit lit était recouvert d’un édredon orange et était surplombé d’une étagère qu’il avait lui-même réalisé pour sa petite fille. Ce souvenir lui revenait à chaque fois qu’il prenait la main d’une fillette et une nouvelle fois, il le marqua à vif.
Reprenant très vite le contrôle sur ses nerfs, il invita gentiment la fillette à prendre place à l’arrière de la voiture, sur un siège-auto, afin que personne ne se doute de quoi que ce soit. La situation était normale : un père célibataire ou fraîchement séparé emmenait sa petite princesse, qu’il n’avait que le week-end, au musée sous-marin. Pourtant, sa main droite tremblait lorsqu’il tourna la clef pour démarrer. Il jeta un regard qui se voulait rassurant à Allison qui elle, n’esquissa qu’un pauvre sourire se demandant tout à coup pourquoi sa mère ne se trouvait pas là, avec elle.
- On devrait peut-être attendre maman, elle aime bien les requins elle aussi, hasarda-t-elle.
Elle n’eut aucune réponse et hésita à insister. Mais elle ne le fit pas. Au lieu de ça, elle tourna la tête du côté de la fenêtre et croisa les bras, boudeuse. Une femme à la queue de cheval ébouriffée la regarda avec indifférence mais nota bien cet air farouche et surtout fâché qui se peignait sur le visage de la petite Allison.
Les routes sinueuses eurent raison de son petit cœur fragile : elle vomit sur son beau pantalon rose. L’homme bougonna, mécontent, mais s’arrêta sur le bord de la route. Il la détacha et la tira sans ménagement à l’extérieur en la sermonnant de ne plus recommencer. Il sortit un paquet de mouchoir de sa poche et nettoya le plus gros. Près de lui, Allison commença à pleurer. Il n’avait pas d’affaires de rechange à lui prêter et la maudit pour l’odeur nauséabonde qui émanait d’elle. Il lui ordonna de rentrer dans la voiture et lui retira son pantalon qu’il jeta dans une cagette stérilisée prévue à cet effet. Ce n’était pas la première qui craignait la route et il se félicita d’avoir minimisé le risque que sa voiture garde une trace quelconque des fillettes qui montaient à l’intérieur. Allison, simplement vêtue d’un tee-shirt blanc à rayures et d’une petite culotte en dentelle, se remit à pleurer de plus belle. Ses yeux terrorisés cherchaient une explication rassurante dans le regard dur de l’homme mais elle ne vit que la colère qu’elle avait réussi à déclencher. Sans un mot, juste un « pardon » murmuré du bout des lèvres, elle se laissa attacher et s’endormit profondément, incapable d’affronter les pensées noires qui se bousculaient dans la tête de celui qui lui avait promis de voir le plus beau requin du monde.
Parvenu tant bien que mal à destination, l’homme fut attendri de voir cette fillette dormir, un pouce à la bouche, les paupières gonflées. Un instant il hésita à la prendre dans ses bras pour la mener jusqu’à la chambre mais sa rancœur reprit le dessus. Il la secoua un peu trop brutalement et lui ordonna de descendre. Elle chercha sa main mais il esquiva le geste avec brusquerie. Apeurée, Allison comprit alors qu’elle avait fait une terrible erreur. Pourtant, ce monsieur n’était pas comme ceux que maman disait « méchants » et « pleins de mauvaises intentions ». Elle ravala ses sanglots et se demanda si lui aussi il serait tout nu sous un grand manteau…
La pièce était assez spacieuse mais, mis à part un matelas posé au sol, un toilette défoncé et couvert d’une couche de crasse répugnante ainsi qu’un évier à la faïence fendue, rien ne la meublait. La tapisserie était vieille et l’humidité avait prit le dessus. Ce qui ressemblait à un habitacle de fenêtre avait disparu sous une couche de moellons et la porte qui se referma sur Allison, la plongeant ainsi dans le noir complet, était capitonnée.
Suite, samedi prochain...
Vous devez être enregistré pour noter cet article
à 16:38